La grille de Loto

J’écris ces mots depuis ma chambre d’hôpital trop chauffée mais avec vue sur la tour Eiffel, du service des maladies infectieuses et tropicales. Comment j’ai atterri là, c’est une histoire de dingue. Comment peut-on attraper la fièvre Typhoïde sans jamais avoir foutu les pieds en Afrique ou dans une zone tropicale ? Mystère. Une chance sur deux millions, qu’ils disent. Une chose est sûre, en sortant je m’arrête dans le premier tabac pour remplir une grille de Loto.

Brasser de l'air - Le ticket de Loto

Enfin, si je ne sais pas comment j’en suis arrivée là, je sais ce que ça m’a coûté. Lorsque je reprendrai le boulot, j’aurai été arrêtée onze jours. Pendant cette semaine et demie, j’ai passé sept jours clouée au lit, entre les délires fiévreux morbides et étouffants, la sueur collante des 41° qui ne veulent plus refroidir, le dégoût, la nausée, la torpeur des instants de lucidité, le sommeil agité, coupé, volé, le cœur qui s’emballe, le mal-être généralisé et l’impossibilité de trouver la position qui soulage, les proches au téléphone qui s’inquiètent, éloignés et impuissants… Au bout, l’épuisement.

Quatre kilos de moins sur la balance le huitième jour, quand j’arrive à me lever, quand la fièvre semble partie, que la faim revient, toute petite, et qu’un semblant d’énergie étincelle au loin comme une lueur d’espoir. J’ai recommencé à faire des choses, des petites choses, tout doucement, en faisant des pauses tout le temps. Mais j’avais le moral, j’étais guérie, ça n’irai qu’en s’arrangeant. Le neuvième jour, j’ai pris un petit déjeuner avec plein de choses prévues pour la journée et j’ai reçu un coup de téléphone : Allo, c’est le Docteur, derniers résultats, mauvais diagnostic, fièvre Typhoïde, hôpital, ils vous attendent allez-y de suite. Peur. Angoisse. Pleurs. Deux culottes un jogging ma brosse à dents, vite on y va.

En fait j’étais guérie, déjà, ils m’ont fait peur pour rien. Les antibiotiques que j’avais pris avant ont marché, coup de chance. Mais il faut déclarer mon cas, c’est obligatoire, il faut comprendre comment j’ai attrapé ça, parce que c’est une histoire dingue, et puis il faut surveiller que je guéris bien, que je supporte bien le nouveau traitement. Je casse les pieds au docteur pour sortir moi, je me sens bien là, j’avais plein de choses à faire. Oui, oui, lundi si tout va toujours bien. Vous restez dans la chambre en attendant. Un lion en cage. On est dimanche, dixième jour, je sors demain, onzième jour.

Avant la fièvre, j’avais une vie bien remplie. Déjà, un stage à temps plein, ça occupe bien une semaine. A côté, j’ai toujours mon activité en freelance avec plein de chouettes projets, et récemment des nouveaux clients. Des gens tout neufs, que je ne connaissais pas, qui ne me connaissaient pas, et qui ont choisi de me faire confiance pour réaliser leur projet, et ça c’est trop chouette. La semaine avant la fièvre, elle était chargée de chouettes projets, et celle d’avant aussi. J’étais un peu fatiguée. En vrai, j’étais épuisée. Sois honnête. J’avais besoin de repos.

Mais j’aime moi, j’ai toujours aimé, avoir « trop » de travail, devoir prioriser, travailler dans l’urgence, vite, efficace, répondre aux mails, imaginer des nouvelles choses, créer, remplir mon agenda, remplir les petits ronds au critérium qui veulent dire que j’ai bien tout fait ce que je devais faire dans la journée, prévoir celle de demain, et recommencer. Avoir les mains moites quand j’accepte un nouveau projet, le cerveau concentré quand je travaille et le cœur qui bats quand j’échange avec mes clients. Chercher le temps pour caler un rendez-vous, par téléphone sinon, si vous voulez demain sur ma pause dej’ ? Profiter du temps dans les transports pour lire les articles en retard, optimiser mon temps, tout le temps. Ne plus savoir quel jour c’est, le dimanche. Et puis tous les « à côté » du boulot, tous ces défis à relever qui m’animent, toutes les problématiques que je veux aborder dans ma vie, combiner minimalisme, réduction des déchets, écologie, attitude positive et bienveillante, sport, culture, …

Alors, dix jours sans rien faire, ça change un peu. Ça laisse la place aux questions qui n’ont pas le temps d’avoir de réponse. Qu’est ce qui est vraiment important ? Sur quoi j’ai envie de me concentrer ? A quoi je veux passer mon temps libre ? Est-ce que j’ai vraiment envie de vivre à cent à l’heure ? Je dis pas que j’ai plus de réponses maintenant, mais j’y réfléchis.

Onzième jour, j’enfile mon jean qui flotte, je remplis une grille de Loto, et je repart du bon pied.

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